
Voilà un sujet qui me passionne littéralement, parce qu’il fait écho à ma façon d’aborder l’humain.
Lorsque l’on pense psychologie ou thérapie, on fait immédiatement référence — à juste titre — au fonctionnement global de l’appareil psychique et à la diversité des outils thérapeutiques : psychanalyse, TCC, hypnose, analyse transactionnelle, Gestalt-thérapie, thérapie systémique, etc.
Mais au-delà de ces approches, il existe une dimension plus profonde, souvent mise à l’écart : celle du sens.
Et c’est là que philosophie et spiritualité retrouvent naturellement leur place.
Dans le cadre d’une psychothérapie intégrative, il me semble essentiel d’ouvrir l’espace thérapeutique à ces dimensions, sans dogmatisme, mais avec curiosité, nuance et humanité.
La philosophie comme axe thérapeutique
Avant Freud, avant les manuels de psychologie clinique, la philosophie fut la première “thérapie de l’âme”.
Les écoles antiques — stoïcienne, épicurienne, platonicienne — proposaient déjà des pratiques de transformation intérieure, des “exercices spirituels” (Pierre Hadot) destinés à apprendre à vivre, à penser, à mourir.
Socrate, par sa maïeutique, faisait déjà du dialogue un acte thérapeutique : aider autrui à “accoucher” de lui-même.
Épicure prônait la recherche du plaisir tranquille (ataraxie), les stoïciens comme Épictète ou Marc Aurèle invitaient à distinguer ce qui dépend de nous de ce qui ne dépend pas de nous — ce que la psychologie moderne traduit en gestion du locus de contrôle ou en techniques d’acceptation (cf. ACT, Thérapie d’Acceptation et d’Engagement).
En ce sens, les fondations de la psychothérapie sont éminemment philosophiques.
Freud lui-même s’est nourri de Schopenhauer, Nietzsche, et de la métaphysique allemande. Jung a plongé dans les mythes, l’alchimie et les symboles spirituels. Viktor Frankl, rescapé des camps, fondera la logothérapie sur le besoin de trouver un sens à la vie, concept fondamental en thérapie existentielle.
Philosopher en séance, une posture vivante
Philosopher ne veut pas dire disserter sur Kant ou Spinoza, mais penser avec la personne ce qu’elle vit.
C’est oser interroger : qu’est-ce qu’une vie réussie ? qu’est-ce que la liberté ? qu’est-ce qu’aimer ?
Autant de questions existentielles qui traversent toute psychothérapie.
De nombreux thérapeutes s’inspirent aujourd’hui de cette approche :
- Irvin Yalom, psychiatre existentialiste, place au centre les thèmes de la mort, de la liberté, de l’isolement et du sens.
- Rollo May, figure de la psychologie humaniste, rappelle que “l’angoisse est le prix de la liberté”.
- En France, Michel Lacroix ou André Comte-Sponville soulignent l’importance d’une “philosophie du quotidien” qui réconcilie esprit et sagesse.
En intégrant la philosophie dans l’espace thérapeutique, le praticien ouvre un champ de conscience élargi : il ne s’agit plus seulement de “soigner” des symptômes, mais d’accompagner la personne vers une existence plus consciente, plus authentique.
La spiritualité, une dimension oubliée du soin psychique
Autre pilier souvent mis à distance : la spiritualité.
Sujet délicat, car elle a longtemps été confondue avec la religion, alors qu’elle relève avant tout d’une expérience intérieure du sens, du lien et de la transcendance.
Spiritualité ≠ Religion
La spiritualité ne suppose aucune croyance particulière : elle peut se vivre à travers la méditation, l’art, la nature, le sentiment d’unité ou de paix intérieure.
Elle touche à ce que Carl Gustav Jung appelait l’expérience du Soi, une dimension de plénitude et d’intégration.
Abraham Maslow, dans sa pyramide des besoins, parlera d’auto-actualisation puis d’expériences “transcendantes” (peak experiences).
La psychologie transpersonnelle, fondée par Stanislav Grof, Ken Wilber ou Frances Vaughan, cherche à unir psychothérapie et spiritualité dans un cadre laïque et expérientiel.
De nombreuses études contemporaines (Andrew Newberg, 2018 ; Lisa Miller, 2021) montrent d’ailleurs que la spiritualité, lorsqu’elle n’est pas dogmatique, favorise la résilience, réduit les symptômes anxieux et dépressifs et augmente la cohérence identitaire.
Philosophie, spiritualité et psychothérapie intégrative : une alliance féconde
La psychothérapie intégrative reconnaît justement la multiplicité de ces dimensions.
Elle ne cherche pas à opposer le rationnel et l’intuitif, le corps et l’esprit, le scientifique et le spirituel, mais à les relier.
- La philosophie invite à penser le sens et la liberté.
- La psychologie aide à comprendre les mécanismes psychiques.
- La spiritualité ouvre à la dimension du lien, du dépassement et de la reliance.
L’objectif n’est pas d’imposer un cadre métaphysique, mais d’accueillir les représentations du patient : certains trouveront du sens dans la philosophie de Spinoza, d’autres dans la pleine conscience, d’autres encore dans une prière, un poème ou un engagement humaniste.
Trouver l’équilibre : ni rejet, ni fusion
Comme toujours en thérapie, tout est question de juste mesure.
Introduire la philosophie ou la spiritualité ne doit jamais être une manière de détourner l’attention du vécu psychique ou de s’affranchir de la science qui reste le socle majeur et de la psychothérapie, ni d’imposer une croyance.
C’est une porte, pas un modèle.
Chaque individu a sa propre manière de “faire du sens” : c’est précisément ce que cherche à honorer la démarche intégrative.
Plutôt que de cloisonner les champs, elle permet de tisser des passerelles entre réflexion, émotion, et expérience.
📚 Pour aller plus loin (lectures inspirantes)
Philosophie et psychothérapie :
- Pierre Hadot – Exercices spirituels et philosophie antique
- André Comte-Sponville – Le bonheur, désespérément
- Viktor Frankl – Découvrir un sens à sa vie
- Irvin Yalom – Le bourreau de l’amour
- Rollo May – L’art du courage
Spiritualité et psychologie :
- Carl Gustav Jung – L’homme à la découverte de son âme
- Ken Wilber – Une brève histoire de tout
- Stanislav Grof – La psychologie du futur
- Christophe André – Méditer jour après jour
- Lisa Miller – The Awakened Brain
En conclusion
Philosophie et spiritualité ne sont pas des intruses dans le champ thérapeutique.
Elles en sont les racines, les sœurs, les respirations.
Elles rappellent que soigner l’esprit, c’est aussi reconnecter l’humain à ce qui le dépasse : le sens, le lien, la beauté, la conscience.
Et c’est sans doute là, dans cet espace entre raison et mystère, que la psychothérapie intégrative trouve toute sa profondeur.

Répondre à edouardedb Annuler la réponse.